Dans l’histoire médiévale européenne, peu de figures féminines suscitent autant de fascination mêlée d’effroi qu’Olga de Kiev. Régente de la Rus’ de Kiev au Xe siècle, elle est à la fois vénérée comme sainte par l’Église orthodoxe et redoutée pour une série de massacres méthodiquement orchestrés. Une contradiction apparente qui fait d’elle l’un des personnages les plus troublants du Moyen Âge. Olga devient régente vers 945, après l’assassinat de son mari, le prince Igor Ier de Kiev, tué par la tribu des Drevliens lors d’une collecte d’impôts qui tourne mal. Leur erreur fatale n’est pas seulement d’avoir tué un prince, mais d’avoir sous-estimé sa veuve. Olga gouverne au nom de son fils encore enfant, Sviatoslav, dans un monde où la violence politique est la norme et où la faiblesse se paie immédiatement.
Plutôt que de négocier ou de céder, Olga prépare une vengeance d’une ampleur rarement égalée.
Les Drevliens, confiants, envoient une délégation pour proposer à Olga d’épouser leur prince, pensant ainsi légitimer leur crime. Olga feint l’intérêt et les accueille avec courtoisie... puis ordonne que les envoyés soient jetés vivants dans une fosse et enterrés sous ses yeux. Aucun cri, aucune hésitation : le message est clair. Elle réclame ensuite une seconde délégation, sous prétexte de préparer une réponse officielle. À leur arrivée, elle leur offre un bain ( geste d’hospitalité traditionnel à cet endroit, à cet époque ). Une fois les portes closes, les bains sont incendiés, tuant tous les envoyés. Olga vient de transformer un symbole de purification en instrument de mort. Olga se rend ensuite chez les Drevliens pour organiser des funérailles en l’honneur de son mari. Le banquet dégénère volontairement : une fois les convives ivres, ses soldats massacrent plusieurs milliers d’hommes. La vengeance n’est plus ciblée, elle devient punitive et collective. Le point culminant de cette vendetta reste presque mythologique. Lors du siège de la capitale drevlienne, Iskorosten, Olga accepte une reddition symbolique : trois pigeons et trois moineaux par maison. À la nuit tombée, elle fait attacher des morceaux de soufre enflammés aux oiseaux, qui retournent dans leurs nids. La ville prend feu de l’intérieur. Iskorosten est rasée.
Une fois la vengeance accomplie, Olga ne sombre pas dans le chaos. Bien au contraire. Elle réforme le système fiscal, stabilise le pouvoir princier et renforce l’autorité centrale. Ces réformes poseront les bases de l’État de la Rus’ de Kiev, futur berceau de plusieurs nations slaves.
Vers la fin de sa vie, Olga se convertit au christianisme, devenant l’une des premières souveraines chrétiennes de la région. Elle sera canonisée après sa mort, non pour ses massacres, mais pour son rôle dans l’introduction du christianisme en Europe orientale. L’Église la considère comme une précurseure spirituelle, malgré son passé sanglant.
Olga de Kiev incarne une époque où la violence était un langage politique, et où une femme au pouvoir devait frapper plus fort encore pour survivre. Sainte pour les uns, stratège impitoyable pour les autres, elle reste une figure profondément ambivalente, à la frontière entre l’histoire, la légende et le mythe. Son histoire dérange, fascine et interroge : peut-on être à la fois bâtisseuse d’État, vengeresse implacable et sainte canonisée ? Olga de Kiev prouve que le Moyen Âge n’aimait pas les figures simples.

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