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31 janvier 2026

Culture : La bataille de Crécy en 1346, la fin d’un monde chevaleresque








  Le 26 août 1346, dans les plaines légèrement vallonnées du nord de la France, près du village de Crécy-en-Ponthieu, se joue bien plus qu’un simple affrontement militaire. Ce jour-là, la guerre de Cent Ans connaît l’un de ses tournants majeurs. En quelques heures, la chevalerie française, symbole d’un ordre féodal encore dominant, se brise face à une armée anglaise moins nombreuse mais mieux organisée. À Crécy, c’est une certaine idée du Moyen Âge qui s’effondre.


  La guerre de Cent Ans a débuté en 1337, lorsque le roi d’Angleterre Édouard III revendique la couronne de France, contestant la légitimité de Philippe VI de Valois. En 1346, Édouard III mène une vaste chevauchée à travers la Normandie, pillant villes et campagnes afin d’affaiblir le royaume français. Son armée, cherchant à rejoindre les ports de la Manche, est finalement rattrapée par les forces françaises. Philippe VI décide alors d’imposer la bataille à Crécy. Les forces en présence sont très déséquilibrées sur le papier. L’armée anglaise aligne environ 10 000 à 15 000 hommes, dont 2 000 à 3 000 hommes d’armes, majoritairement à pied, 5 000 à 7 000 archers équipés de l’arc long, et plusieurs milliers de fantassins gallois et anglais. Face à elle, l’armée française rassemble entre 30 000 et 40 000 combattants, dont environ 12 000 chevaliers et hommes d’armes, appuyés par de l’infanterie et 4 000 à 6 000 arbalétriers génois, mercenaires réputés mais mal intégrés dans le commandement français.


  Malgré leur infériorité numérique, les Anglais bénéficient d’un avantage décisif : le terrain. Édouard III choisit une position en hauteur, obligeant les Français à attaquer en montée. Son armée est bien reposée, disciplinée et solidement retranchée. À l’inverse, les troupes françaises arrivent fatiguées et désorganisées, certaines unités n’ayant même pas eu le temps de se déployer correctement. Pourtant, confiant dans la supériorité numérique et dans la valeur de sa chevalerie, Philippe VI ordonne l’attaque. Les premiers engagés sont les arbalétriers génois. Rapidement, ils se retrouvent dépassés par la cadence de tir des archers anglais. L’arc long, capable de décocher plusieurs flèches par minute à longue distance, écrase les lignes adverses. Les arbalétriers, gênés par leurs armes lentes à recharger et probablement par l’humidité, battent en retraite. Ils sont alors piétinés par la chevalerie française lancée à leur suite, provoquant une confusion totale dès les premières phases de la bataille. Charge après charge, les chevaliers français se ruent contre les positions anglaises. Les flèches pleuvent, transpercent les armures, abattent les chevaux et transforment les assauts en pièges mortels. L’idéal chevaleresque, fondé sur l’honneur et la bravoure individuelle, empêche toute manœuvre coordonnée ou retraite ordonnée. Le symbole le plus marquant de cette mentalité reste Jean de Luxembourg, roi de Bohême, aveugle, qui demande à être conduit au combat. Son cheval est attaché à ceux de ses compagnons pour qu’il puisse charger. Il meurt au milieu des siens.


  La bataille tourne rapidement au carnage. Les pertes françaises sont immenses : entre 10 000 et 15 000 morts, dont au moins 1 500 chevaliers et une part considérable de la haute noblesse. De grands seigneurs tombent sur le champ de bataille, parmi lesquels le roi de Bohême, le comte d’Alençon, le comte de Flandre ou encore le duc de Lorraine. Côté anglais, les pertes sont dérisoires en comparaison, estimées entre 100 et 300 morts, un chiffre exceptionnellement bas pour une bataille médiévale de cette ampleur. Blessé, Philippe VI doit quitter le champ de bataille, laissant derrière lui une armée brisée. La victoire anglaise est totale. Mais au-delà du succès militaire, Crécy est une démonstration éclatante : la chevalerie lourde, jadis invincible, est désormais vulnérable face à une armée disciplinée, bien positionnée et utilisant massivement des armes à distance.


  Les conséquences de Crécy sont profondes. La bataille marque le déclin de la guerre féodale fondée sur la noblesse montée et l’émergence d’une nouvelle manière de combattre, plus rationnelle, plus collective, où la tactique et la technologie priment sur le prestige social. Dix ans plus tard, à Poitiers, puis en 1415 à Azincourt, cette leçon sera répétée avec la même brutalité. La bataille de Crécy n’est donc pas seulement un épisode sanglant de la guerre de Cent Ans. Elle incarne un basculement historique majeur : celui d’un Moyen Âge héroïque et aristocratique vers une ère militaire plus moderne. Dans la boue et le sang des plaines picardes, ce jour-là, une page essentielle de l’histoire européenne s’est définitivement tournée.



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