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21 janvier 2026

Culture : Thucydide, l’historien qui a disséqué le pouvoir

 







  Thucydide n’est pas un historien comme les autres. Là où beaucoup racontent, il analyse. Là où ses contemporains expliquent par les dieux, il observe les hommes. Né au Ve siècle avant notre ère, ce penseur athénien a posé les bases d’une histoire lucide, presque brutale, débarrassée des mythes et des illusions. Plus de deux mille ans après sa mort, son regard sur la guerre, le pouvoir et la nature humaine reste d’une modernité troublante.


  Thucydide naît à Athènes vers 460 av. J.-C., dans une cité en plein âge d’or. Il appartient à une famille aisée, ce qui lui permet une solide formation intellectuelle. Mais c’est la guerre du Péloponnèse, opposant Athènes à Sparte, qui va déterminer toute sa vie et son œuvre. Général athénien, il subit un échec militaire majeur lors de la perte d’Amphipolis. Cette défaite lui vaut l’exil. Un événement décisif : loin de sa cité, Thucydide observe la guerre avec distance, sans loyauté aveugle. Il peut interroger les témoins des deux camps, comparer les discours, confronter les versions. De cette mise à l’écart naît une œuvre unique.


  Avec L’Histoire de la guerre du Péloponnèse, Thucydide rompt radicalement avec la tradition. Contrairement à Hérodote, il ne cherche pas à divertir ni à transmettre des récits merveilleux. Son ambition est claire : dire la vérité, aussi inconfortable soit-elle. Il rejette les explications divines et les causes surnaturelles. Pour lui, les événements historiques s’expliquent par des facteurs humains : la peur, l’intérêt, l’ambition, l’orgueil. Cette démarche rigoureuse fait de Thucydide le premier historien “scientifique” de l’Occident. Il vérifie ses sources, recoupe les témoignages et reconnaît même les limites de sa propre connaissance. Au cœur de l’œuvre de Thucydide se trouve une réflexion implacable sur le pouvoir. Ses célèbres discours ( parfois reconstruits mais toujours fidèles à l’esprit des protagonistes ) dévoilent les mécanismes de domination et de manipulation. Le dialogue des Méliens en est l’exemple le plus glaçant. Athènes y affirme sans détour que “les forts font ce qu’ils peuvent et les faibles subissent ce qu’ils doivent”. Aucune morale, aucun idéal : seulement la loi du plus fort. Ce passage résonne comme une anticipation du réalisme politique moderne, bien avant Machiavel ou Hobbes.


  Pour Thucydide, la guerre n’est pas seulement un affrontement militaire. Elle est un révélateur. Elle détruit les normes, inverse les valeurs, libère les pulsions les plus sombres. Dans ses descriptions de la guerre civile à Corcyre, il montre comment les mots changent de sens, comment la violence devient vertu et la modération une faiblesse. Cette vision profondément pessimiste de l’homme n’est jamais gratuite. Thucydide ne juge pas, il constate. Et c’est précisément cette froideur qui rend son œuvre si puissante.


  Lu aujourd’hui, Thucydide étonne par sa clairvoyance. Relations internationales, conflits idéologiques, propagande, peur du déclin, montée des tensions entre puissances : ses analyses semblent écrites pour le monde contemporain.


  Ce n’est pas un hasard si stratèges, politologues et militaires continuent de le lire. Son œuvre n’est pas un simple témoignage antique, mais un manuel intemporel sur les logiques du pouvoir et de la guerre. Thucydide n’a pas écrit pour plaire ni pour consoler. Il a écrit pour comprendre. En refusant les illusions, en disséquant les comportements humains avec une lucidité presque cruelle, il a offert à l’humanité un miroir inconfortable mais nécessaire. Son histoire n’est pas celle d’un passé révolu, mais celle d’un éternel recommencement. Tant qu’il y aura des hommes, des cités et des ambitions, Thucydide restera actuel. Et peut-être dérangeant, parce qu’il nous rappelle une vérité que nous préférons souvent oublier : sous le vernis de la civilisation, la nature humaine change peu.



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